“La Morsure” : rencontre avec Romain de Saint-Blanquat

November 25, 2024

Cette année, pour la première fois, l’un de ces récits a dépassé les confins de sa soutenance pour atteindre le monde et y laisser sa marque indélébile. Ainsi sortait “La Morsure” de Romain de Saint-Blanquat le 15 mai 2024. Notre association alumni Backstory ne pouvait donc que s’empresser d’inviter son auteur et a eu l’honneur et le plaisir de recevoir le 3 juin dernier à l’auditorium de la SACD. Retour sur cet émouvant récit d’étape.

L’écriture d’un long-métrage est une étape particulière dans la vie d’un auteur. Exploration, redécouverte ou développement d’imaginaires et d’intériorités insoupçonnées, cet ouvrage s’apparente plus à une rencontre, à une lente et studieuse plongée en soi, de laquelle on extrait, ou l’on arrache selon le profil, une histoire. Une suite de pages cédées à une suite de mains, d’appareils et de visages, qui céderont à leur tour, enfin et bien plus tard, ce nouvel objet à un public. Durant ces mois, ces années souvent, d’écriture mais aussi de recherche, de rencontres, de retours… on hésite. On erre, on doute, on s’abandonne. Et puis, parfois, on se trouve. C’est que le MSEA (Master de Scénario et d’Ecritures Audiovisuelles de Nanterre) cherche à offrir à ses auteur.ices en herbe en fondant son année professionnalisante sur l’écriture d’un long-métrage.

Peu de réalisateurs sont autant à l’image de leur film, et inversement. Comment en effet de ne pas faire le lien entre les ensembles retros de sombres velours colorés de Romain et l’esthétique gothique de son film, arpentant la face sombre et méconnue des années 60. Difficile également de ne pas faire le lien entre son humour, sa finesse, sa sensibilité et son œuvre, abordant avec originalité, talent et tact des sujets complexes comme l’adolescence, ses angoisses existentielles et ses moments de bravoure. Si cette rencontre est malheureusement irrattrapable, le film est lui disponible en VOD pour les curieux traîne-la-patte qui l’auraient manqué.

Durant cette belle heure et demi de rencontre, Romain nous a donc narré son propre parcours de jeune scénariste et réalisateur. Après des études de cinéma (licence à Bordeaux, master de réalisation à Paris 8) qu’il effectue en parallèle de missions de décorateur et d’accessoiriste sur des courts-métrages, ainsi que la réalisation de Pin Ups, un court-métrage autoproduit se déroulant dans les années 70, l’idée et l’envie d’écrire un long-métrage lui vienne. Mais la tâche n’est pas simple. Il manque d’un contexte approprié. Il entend alors parler du MSEA de Nanterre, tente le concours et en intègre la 6ème promotion (2014-2015), où il développera son projet sous la direction de Claire Barré (Un monde plus grand, Police, Hommes au bord de la crise de nerfs…). Collaboration fructueuse, qui lui apporte le cadre dont il manque.

Enrichissant son projet d’un moyen-métrage (30 à 59 minutes) à un long-métrage, Romain parvient lors de sa soutenance à convaincre l’un de ses jurys, le producteur Marc-Benoît Créancier d’Easy Tiger (Divines, Divertimento, Les Magnétiques…). Ce dernier ne tarde pas à lui faire signer une option. Dès leurs premiers échanges, il est question que Romain scénarise mais aussi réalise La Morsure. Le duo réalisateur-producteur travaille dès lors de concert pour obtenir l’avance sur recette. Ils parviennent à obtenir les soutiens du CNC et de la région. Seulement, à cause de la nature hybride du projet, les investissements privés se font plus frileux et la suite de la recherche de financement met plusieurs années. Hélas, malgré toutes les preuves allant à son encontre, le mythe d’une opposition entre le cinéma de genre et celui d’auteur a encore la dent dure. Caractéristique dont La Morsure pouvait également se vanter, comme le projet le prouvera par la suite.

Malgré l’ascenseur émotionnel et les refus du Groupe Ouest et des Ateliers d’Angers, ni Romain ni Marc-Benoît ne se sont laissés décourager, notamment grâce aux soutiens animés de proches et autres collègues, eux aussi jeunes auteur.ices émergent.es. Autre support moral mais surtout plus concret pour le projet, l’obtention du prix de la fondation Gan, dirigé cette année par Christophe Honoré. Finalement, et ironiquement, c’est grâce au Covid que le film peut se faire, la crise sanitaire provoquant un bousculement dans la chronologie des tournages et la répartition des aides entre grands et petits projets. Mi-2021, c’est officiel : le tournage aura lieu, courant mars 2022. Il durera 25 jours (mais au final 24), impliquera 60 personnes et disposera d’un budget d’1,5 millions d’euros.

Aidé par Easy Tiger, Romain rencontre celles et ceux qui concrétiseront sa vision et son travail, à commencer par des consultants en scénario. Sans en corrompre l’essence, ses collaborateurs et tout particulièrement Laurette Polmanss et Laurie Bost (Les Cinq diables, Animalia…) lui ont permis de raccourcir son script, autrefois bien plus foisonnant, et de clarifier sa direction, afin qu’il puisse être réalisé dans le peu de jours de tournage disponibles. Une expérience que Romain décrit comme moins douloureuse qu’elle puisse paraître, notamment grâce à cet accompagnement. Autre point ayant permis cette mise en confiance, le casting. Le coup de cœur pour Léonie Dahan-Lamort, la trouvaille de Maxime Rohart ou encore celle de Lilith Grasmuth. L’émotion des premières lectures et répétitions, de voir et d’entendre un texte tant travaillé devenir réalité, d’observer l’alchimie se faire entre des personnages tant affinés. Le songe prenait forme.

Obtenir les aides des régions Normandie et Pays de la Loire impliquait de trouver des décors sur place et d’assurer le jonglage des tournages entre les deux régions, tâche que la régisseuse générale a assuré à merveille. Fort de son expérience de décorateur, Romain a installé dès le scénario les éléments habitant ses cadres, ayant particulièrement à cœur cette puissance symbolique des lieux et des objets. Pour Romain, la préparation fut plus difficile que le tournage lui-même. Avec un temps de réflexion limité, il était plus simple de faire des choix et des concessions et ainsi, de se sentir investi de cette fameuse confiance « naturelle » (et exigée) du réalisateur. Même le rythme en apparence cassant des tournages de nuit s’est révélé bien plus simple à vivre qu’imaginé, grâce à la bienveillance de l’équipe et l’accompagnement de la production. Romain nous raconte ainsi comment il est parvenu à trouver la bonne place sur le tournage en se rendant plus mobile sur le plateau ou encore cette émotion ressentie face à son impressionnante séquence d’incendie.


La réelle difficulté du projet était dans son ambition. Celle d’installer un parcours initiatique d’adolescentes, parsemé d’éléments fantastiques dans cette France profonde et méconnue de la fin des années 60. Une exigence narrative et esthétique, demandant cadres précis et fin travail de lumières, mobilité de comédiens réduite et possibilité de grands angles réduite. Tout un éventail de contraintes dont Romain et son équipe ont su tirer profit, en tirant leur force créatrice des meilleurs. Ainsi Romain nous évoque avec plaisir ses inspirations, déjà développé dans ses premiers travaux : cinémas de l’intime, fantastique gothique anglais et italien ou encore Nouvelle Vague… En résulte un objet cinématographique unique, qui brille par sa direction claire et l’audace de ses élans esthétiques.

Une fois le rêve de ce film achevé, Romain doit revenir au monde pour faire la rencontre de son public. Parmi ses différentes sélections, Romain retient celle de Locarno, le festival ayant une place spécifique dans son cœur et dans son travail. Mais à peine sorti de la glorieuse brume de la sortie en salles, Romain se concentre déjà sur ses prochains projets.

En guise de conclusion, ce jeune scénariste des bancs de Nanterre passé jeune réalisateur prometteur nous confie son secret, simple mais précieux pour les jeunes auteur.ices occupants alors l’auditorium de la SACD : il faut écrire ce que l’on a envie. Écrire ce que l’on aime, écrire sur ce qui nous parle, sur des sujets et des univers dans lequel et pour lequel on sera prêt à s’engager plusieurs années. Un vrai conseil d’auteur, appelant à explorer et exploiter nos questionnements et richesses intérieures. Après avoir mordu la salle d’inspirations et d’espoirs, Romain nous quittait sous les applaudissements, s’envolant vers de nouveaux horizons. Merci à lui, à bientôt on espère.

Élie Katz